L’insurrection des Tuchins. (1381-1384)

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L’insurrection des Tuchins. (1381-1384)

La plupart des opérations dont nous connaissons les détails concernent en effet la récupération du bétail razzié à l’occasion de raids menés sur les villages par les gens d’armes de Gantonnet d’Apzac, lieutenant de Guillaume de Beaufort et chargé par ce dernier de lutter contre les Tuchins.
C’est dans le courant du mois de novembre 1382 que Gantonnet d’Apzac réoccupa militairement Pont-Saint-Esprit et se présenta devant Bagnols-sur-Cèze à la tête d’une quarantaine d’hommes d’armes pour y être reçu comme capitaine au nom du vicomte de Turenne.

Toutefois, avant de parvenir aux barrières de la ville, il avait pris soin de faire ravager les environs et de s’emparer du lieu de Saint-Gervais ainsi que de son église, dans laquelle s’étaient réfugiés les habitants. À cette occasion, les soldats de sa compagnie incendièrent plusieurs maisons du village, arrachèrent les oreilles d’un forgeron sur lequel pesaient des présomptions de recel et tuèrent deux habitants de Saint-Gervais.

Ces opérations qui visaient à terroriser la population et à couper les Tuchins des communautés villageoises eurent au contraire pour conséquence de favoriser la mise en place d’une alliance tactique entre les « menus » et les élites urbaines.

Cette coalition se manifesta dans un premier temps par le refus des procureurs de Bagnols-sur-Cèze de laisser pénétrer Gantonnet d’Apzac à l’intérieur de l’espace urbain. Le lieutenant du vicomte de Turenne leur envoya alors des lettres de défi "ad ignem et sanguinem" et révéla son intention de ravager le territoire de Bagnols de telle manière que ses habitants en seraient réduits à manger des rats.

Cette situation contraignit alors les Bagnolais à s’appuyer sur les Tuchins pour assurer leur propre sécurité. C’est notamment l’argument que firent valoir les « populaires » de la ville lors des diverses assemblées générales convoquées par les procureurs afin de trouver une solution à la crise.

Après l’écrasement du mouvement des Tuchins, les "boni homines" tentèrent d’ailleurs de dissimuler la sympathie éprouvée par les « menus » de la ville pour l’action des Tuchins en affirmant que c’était bien plus par crainte que par amour que Verchière, Ferragut et leurs compagnons avaient été autorisés à pénétrer dans la ville.

Cette crainte d’avoir à se garder à la fois des Tuchins et des gens d’armes revient dans le témoignage de Jean Portal le vieux, bourgeois de Bagnols-sur-Cèze, qui affirme en outre que les "pauperes" désiraient parvenir à un accord avec les Tuchins parce que ceux-ci les défendraient contre les troupes de Gantonnet d’Apzac. L’accueil des Tuchins serait donc une réponse à la recrudescence des ravages des gens d’armes sur le territoire de Bagnols et les « menus » firent valoir que, puisque les hommes d’armes étaient reçus à Pont-Saint-Esprit, il était légitime de s’appuyer sur les compagnons pour contrecarrer leurs opérations.

Les Bagnolais, confrontés à la menace que faisait peser sur eux l’intensification des opérations militaires, ne se contentèrent pas d’ouvrir leur cité aux révoltés et de leur offrir à la fois un asile et des possibilités de ravitaillement.
La politique qu’ils mirent en place conduisit à une véritable coalition qui se donna pour objectif de protéger les biens et les personnes de la communauté bagnolaise tout en assurant dans les campagnes environnantes le minimum de sécurité nécessaire à la poursuite des travaux des champs.

En effet, à Bagnols-sur-Cèze comme ailleurs, les Tuchins représentent un appoint militaire dont ne sauraient se passer les autorités urbaines.

En ce qui concerne Bagnols-sur-Cèze, en une occasion au moins, Tuchins et habitants de la ville combattirent côte à côte afin de protéger le territoire de la communauté contre les entreprises de Gantonnet d’Apzac. Cet épisode se produisit au mois de février ou de mars 1383 après la conclusion d’un accord entre les Tuchins et le conseil du Duc de Berry dirigé par Simon de Cramaud, évêque d’Agen, accord au terme duquel les compagnons se voyaient accorder le droit de résider dans la ville de leur choix à condition de déposer les armes.

Toutefois, cette trêve ne permit pas de mettre un terme définitif aux ravages perpétrés par les hommes d’armes de Gantonnet d’Apzac. Le lieutenant du vicomte de Turenne dévasta ainsi le territoire de Tresques, village situé entre Bagnols-sur-Cèze et Uzès.

Ses troupes razzièrent les troupeaux de cette localité, emmenèrent en captivité ceux qui les gardaient et, passant par Bagnols-sur-Cèze pour regagner leurs quartiers, elles firent prisonniers plusieurs des habitants de la ville. Les gens d’armes s’emparèrent également de bœufs appartenant à Jean Coq et à Étienne Adhémar, deux marchands de Bagnols, preuve que les "boni homines" ne se trouvaient pas à l’abri de ces déprédations.

La Ligue.

La réaction ne se fit pas attendre et prit la forme d’une ligue entre les habitants de la ville, ceux des Tuchins qui avaient accepté la trêve et résidaient à Bagnols-sur-Cèze et enfin les Tuchins qui demeuraient sous les armes et se trouvaient au couvent des Frères Mineurs.

Le combat livré contre les gens d’armes, auquel participa la compagnie de Bernard Régis, permit la libération des prisonniers et la récupération du bétail razzié qui fut ensuite restitué sans rançon aux habitants de Tresques.

Toutefois, Jean Coq, qui agissait en tant que capitaine de la ville, fit donner un agneau à chaque Tuchin qui avait pris part à cet affrontement.

Ce geste semble avoir rencontré l’adhésion des propriétaires des troupeaux qui se réjouirent et affirmèrent qu’ils aimaient mieux que les habitants de Bagnols mangent tous leurs animaux plutôt qu’ils ne restent au pouvoir des troupes de Gantonnet d’Apzac.

De même, les habitants de Tresques firent donner une ou deux salmées de farine aux Tuchins.

Certes, les sources ne nous permettent guère de savoir si ces dons ne dissimulent pas une forme de rançon versée en nature et qui serait la contrepartie du travail opéré par les Tuchins. Cette succession de razzias et de contre-razzias illustre bien la guerre que menèrent Tuchins et gens d’armes dans les vigueries de Bagnols-sur-Cèze et d’Uzès entre novembre 1382 et mai 1383.

Codolet tombe aux mains des Tuchins en janvier 1383. Guillaume Adhémar, curé de Codolet, qui les avait favorisés, est dépossédé de sa paroisse par le Pape Clément VII.

Un jugé du Parlement de Paris sanctionnant un procès mû par Jean Cabassole contre les consuls de Saint-Laurent-des-Arbres fournit un autre exemple de ces alliances entre autorités urbaines et Tuchinat. Après l’occupation du lieu par les hommes de Ferragut, les soldats de Gantonnet d’Apzac vinrent se loger à Saint-Geniès-de-Comolas et le lieutenant du vicomte de Turenne interdit aux habitants de Saint-Laurent-des-Arbres de recevoir dorénavant des Tuchins à l’intérieur de leurs murs, sous peine d’être défiés à feu et à sang.

Les Tuchins à la rescousse.

Toutefois, devant la menace que faisaient peser sur leur communauté les courses des routiers, les procureurs de Saint-Laurent-des-Arbres résolurent de faire appel aux Tuchins et écrivirent en ce sens aux consuls de Laudun.

La compagnie de Verchière, qui vint à leur rescousse, fut accueillie avec un certain soulagement par les habitants : les Tuchins mirent le village en défense et montèrent contre Saint-Geniès-de-Comolas une expédition qui avait pour but de récupérer une partie du bétail dérobé aux habitants.

Un tel appel au secours de la part des communautés suppose un vaste réseau de complicités couvrant pour le moins les vigueries d’Uzès, de Roquemaure et de Bagnols-sur-Cèze ainsi qu’une certaine rapidité dans la transmission des informations.

Le refus de tout compromis et la politique de terreur menée par les troupes de Gantonnet d’Apzac et du vicomte de Turenne sont donc largement responsables de l’aggravation de la situation.

Alors que, dans un premier temps, consulats et syndicats semblent s’être montrés très réservés vis-à-vis des Tuchins dont la connotation anti-fiscale et la dimension sociale paraissaient trop prononcées à leurs yeux, le comportement des gens d’armes censés représenter l’autorité du Duc de Berry ne laissait d’autre choix aux communautés que de s’allier avec les Tuchins pour préserver un certain équilibre tant économique que social.

Les Tuchins représentaient alors dans cette partie du Languedoc la seule force militaire capable de tenir tête aux compagnies et d’opérer des raids aboutissant à la récupération d’une partie du bétail et à la libération des prisonniers. En même temps, ils étaient sans doute chargés d’assurer une certaine protection aux travailleurs agricoles et permettaient d’éviter une interruption totale des travaux des champs, laquelle se serait révélée catastrophique en termes de ravitaillement.

C’est bien la survie physique des villages languedociens qui est ici en jeu et rend inévitable le recours aux Tuchins, dont l’objectif primordial reste bien la lutte contre les routiers, fussent-ils au service du lieutenant du Roi en Languedoc. À plusieurs reprises en effet, Verchière, Ferragut, Vachon et Bernard Régis réaffirment le désir de leurs compagnons de mettre un terme à leur mouvement, de rentrer chez eux et de vivre en paix, à condition toutefois que les gens d’armes cessent d’incendier leurs villages, de s’emparer de leurs troupeaux et de leurs récoltes et de capturer certains d’entre eux pour les soumettre à rançon.

La révolte des Tuchins n’est d’ailleurs pas qu’un simple compagnonnage d’armes, puisque ses membres ne participent que par intermittence aux opérations menées sous la direction de leurs capitaines.

"Putatio, fossura, binatio, vindemia."

Entre deux actions militaires, les compagnons retournent à leur état premier de brassiers et leur solidarité se forge aussi à l’aune d’un labeur en commun. Tout au long de l’insurrection, les moments forts du travail agricole viennent scander l’activité des Tuchins.

Outre les moissons qui voient les révoltés troquer leur épée pour une faucille, ce sont essentiellement, dans une région à forte prédominance viticole, les travaux de la vigne qui mobilisent les compagnons d’un jour rendus momentanément à la vie civile.

Putatio, fossura, binatio, vindemia, les quatre opérations fondamentales de la culture de la vigne mobilisent ainsi au service des propriétaires terriens que peuvent être les "boni homines" de Bagnols-sur-Cèze.

L’"ayssada", cette houe que les vignerons languedociens utilisent pour fouir la terre et déchausser les pieds de vigne, est, au même titre que l’épée des Tuchins, un symbole de reconnaissance sociale que partagent entre eux les compagnons.

C’est d’ailleurs cette houe que porte sur l’épaule le laboureur Jacques Fabre se rendant à la vigne de son père qui incite Verchière à ses hommes à en faire l’une de leurs nouvelles recrues.

Plus ou moins à la même période, des nobles de la sénéchaussée de Beaucaire sont en guerre contre Nîmes et tiennent la campagne. Ces nobles, croisant le neveu de Guillaume Durant, simple paysan, le pendent alors qu'il n'était ni tuchin, ni brigand.

Il est vrai que rien ne ressemble plus à un Tuchin au repos qu'un paysan revenant de son champ.

À travers l’exemple de Bagnols-sur-Cèze et des villages environnants, l’insurrection des Tuchins révèle ainsi la force du lien social qui permet d’assurer la cohésion et la survie des villages languedociens.

En ce sens, bien plus qu’une révolte, le Tuchinat est d’abord et avant tout un mouvement d’autodéfense de villageois exaspérés par la charge humaine et financière que représente la guerre pour ceux qui la subissent et, s’inscrit dans cette longue succession de « guerres du peuple » qui scandent les XIVe et XVe siècles.

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