Le Prétendant et le Chevalier Brigand.

Publié le par Fabrice


Brigand gravure


Tous les chevaliers ne furent pas des preux parés de mille vertus, mais ils occupent une place de choix dans le patrimoine historique de chacun.

Certains devinrent moines, d’autres furent presque Rois, mais tous furent des hommes libres, des bâtisseurs, des hommes de la terre.

Aujourd’hui le Mistral ne souffle pas et une paix profonde règne là où tant de batailles se déroulèrent. Bien des troubles de ces époques tourmentées relèvent non de la légende, mais de l’Histoire proprement dite. Parmi eux ceux provoqués par le Chevalier Brigand de Codolet.


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La Rencontre  

Gianni s'avança vers les tentes dressées au milieu d'un large espace vide; des soldats diversement armés préparaient un souper homérique. Des peaux de bœuf et de chèvre saignantes, suspendues à des branches d'arbres, témoignaient de la qualité et de la quantité des mets. Le feu flambait sous des vases de cuivre d'une contenance fabuleuse. Tandis qu'un groupe d'hommes achevait les apprêts du repas, un autre réparait les lances, les arcs, rajustait les courroies et passait en revue les chevaux.

Les gens du camp, voyant s'approcher Jean et sa troupe, poussèrent un cri d'alarme, et, un moment après, le prétendant et ses amis furent environnés de gens d'armes plus rébarbatifs que courtois.

- Que voulez-vous? demanda l'un des soudards.

- Rien de vous, manant! Je veux voir votre chef !

Attiré par le bruit de l'altercation, qui menaçait de se terminer par une querelle, le chef de la bande parut.

C'était un homme robuste, haut de taille, assez beau de visage, à la chevelure rousse comme sa barbe. Sa voix rude gardait un accent anglais très-prononcé.

Sans doute la mine de Jean Gouge et de ses compagnons lui inspira confiance, car il devint aussi courtois que ses hommes s'étaient montrés grossiers.

Il essaya de les excuser en se plaignant de la curiosité malveillante des paysans et de la méchante humeur des magnats, qui mettaient sur le compte de ses hommes la moindre déprédation commise dans le pays.

- En signe que vous leur pardonnez, ajouta le capitaine, acceptez une tranche de rôti et une coupe de vin sous ma tente...   Je me nomme Jean de Vernay, tout au service de Votre Seigneurie

- Je me nomme dans le présent Gouge, répondit à son tour le prétendant; dans l'avenir on m'appellera Jean, Roi de France.

Après le repas, le capitaine de Vernay eut avec son hôte un entretien dont le résultat fut que la bande de l'aventurier anglais passa sous le commandement absolu du prétendant, qui garda Jean de Vernay attaché à sa personne en qualité de lieutenant général du royaume de France.

A partir de ce jour, la grande compagnie, se recruta dans les villes, les campagnes, jusqu'à prendre les proportions d'une armée et se rendit si redoutable que tous les pays traversés durent se mettre sur la défensive. Riche de butin et redoutant une coalition des princes, Gouge résolut de partir pour Avignon.

Une flottille reçut ses troupes ; un étendard fleurdelisé décora la poupe du canot dans lequel se tenaient Jean de Vernay, le prétendant, son page Zucco et quelques capitaines.


Fidéle Zucco

Zucco, depuis son départ d‘ Italie, n'avait pas quitté son maître. Pendant tous les combats, il le trouvait à ses côtés, couvert d'une armure, se battant comme un lion et veillant sans relâche à la sûreté de son seigneur. Plus d'une fois il lui témoigna par des paroles sincères la reconnaissance que lui inspirait ce dévouement. Un jour, dans une rencontre, Zucco fut blessé sous l'aisselle, et le sang teignit de pourpre sa brigandine. Si résolu qu'il fût, Zucco chancela sur son cheval ; Gouge s'en aperçut, le jeta en travers du sien, et d'un élan courut le déposer au pied d'un arbre. Puis, s'agenouillant sur l'herbe, il voulut délacer l'armure. Zucco, presque évanoui de douleur, revint à lui brusquement. D'une main il ferma sa blessure pour en arrêter le sang; de l'autre il repoussa son maitre avec une sorte de terreur

- Laissez-moi ! s'écria-t-il avec angoisse, par pitié, laissez-moi seul !...

- Mais ta blessure est grave, ton sang coule !... Tu m'as assez souvent défendu pour accepter mes soins.

- Si vous me touchez, je meurs! s'écria Zucco, les lèvres blêmes, le regard fixe, la poitrine soulevée par un effort suprême.

- Je te sauverai malgré toi!

Zucco saisit la dague du prétendant.

- Voulez-vous que je me tue sous vos yeux? demanda-t-il.

- C'est de la folie ou de la haine ? s'écria Gouge en se reculant.

- Oui, de la folie, mon maître! répéta Zucco d'une voix subitement, adoucie; puis, prenant sa main , il la baisa.

- Retournez vous battre, lui dit-il, je me panserai seul.

Zucco souffrit horriblement pendant huit jours sans permettre qu'on visitât sa blessure. Dès qu'il fut guéri, sa gaieté lui revint, une sorte de gaieté mélancolique à laquelle son maître trouvait un grand charme, car il préférait l'entretien de Zucco à celui de Jean de Vernay.


 Sur le Rhône

Tandis que le vent poussait les aventuriers vers les terres du Royaume de France, le jeune écuyer, assis à l'avant de la barque royale, suivait du regard les oiseaux descendant des plaines azurées pour baigner leurs ailes dans l'eau transparente du Rhône.

Comme cela lui était assez ordinaire, sa pensée se formulait en chansons d'un rythme plaintif dont nul n'aurait pu citer le musicien ni le poète; puis tout à coup, et comme si ce refrain résumait toute sa rêverie, il chanta d'une voix douce en regardant les hirondelles tracer de grands cercles au-dessus de son front:

- Rondinella pellegrina...

Il commençait à peine le second vers que Jean Gouge le rejoignait.

- Continue, Zucco, lui dit-il; j'aime cette chanson, elle ravive au fond de mon âme le plus pur des souvenirs, et, dans mon existence aventureuse, c'est encore un souffle de bise caressant mon front enfiévré.

- Ah! fit Zucco sans cesser de regarder les hirondelles, vous connaissez cet air?... On vous l'a chanté au cœur plus qu'à l'oreille, peut-être... Une noble dame...

- Zucco, c'était une chaste enfant dont la tombe se cache aujourd'hui sous l'herbe haute d'un cimetière.

- Vous l'aimiez? demanda le page en penchant vers l'eau son visage.

- Je l'aimais trop peu, car je la sacrifiai... Elle m'aimait trop bien, car mon abandon l'a tuée... Comprends-tu pourquoi j'aime t'entendre dire la chanson de l'hirondelle?

Zucco releva son front incliné, porta ses deux mains à sa poitrine, puis debout sur l'avant de la barque, se retenant d'un bras à la hampe du canot, il lança comme un chant de triomphe la mélodie qu'il murmurait auparavant.

- Merci! Merci! lui dit il ; et pour me prouver, ami, encore ton affection, prends cette bague et portes la par amour pour moi.

- Oui, seigneur, dit Zucco, par amour pour vous.


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 Prise de Codolet

La traversée fut heureuse. A peine débarquée, la troupe débuta par un coup de fortune.

Il existait sur les rives du fleuve un château auquel la nature prêtait l'appui de ses murailles, mais dont la petite garnison négligeait complètement la défense.

Codolet présentait aux regards, des contreforts, des meurtrières disposées pour les sarbacanes et tout l'attirail de défense des forteresses du moyen âge. Mais le Comtat d'Avignon jouissait d'une paix si grande, surtout depuis que le Pape l'avait acquis de Jeanne de Naples, que l'idée d'avoir à repousser une attaque ne pouvait venir au capitaine chargé de le garder.

Jean Gouge comprit la valeur du fort de Codolet, et un habile coup de main l'en rendit maître.

La garnison surprise fut passée au fil de l'épée, et il n'échappa pas même au massacre le messager qui, depuis les Thermopyles, est chargé de porter les mauvaises nouvelles.

A partir de ce moment, le prétendant fit de Codolet son quartier général. Des troupes en partaient pour un ou plusieurs jours, parcourant et rançonnant la campagne, rentrant la nuit suivies de troupeaux de bœufs et de chèvres, de chariots remplis de butin provenant indifféremment des cabanes ou des chapelles. Il ne fallut pas un mois à la grande bande pour devenir la terreur du pays. L'effroi se répandit dans toute la Provence.

Jamais Compagnie de routiers et d'écorcheurs n'avait semé terreur pareille. Et ce qui doublait le danger de là présence de Gouge dans le Midi, c'est que le prétendant ne manquait jamais de réclamer ses impôts comme un tribut légitime levé sur des sujets obéissant à l'usurpateur.

Le régent de France s'effraya. Il connaissait mieux que personne la sinistre légende de la Comtesse d'Artois. Le bruit courait sourdement que l'enfant de Clémence de Hongrie ne reposait point dans les caveaux de Saint-Denis. L'impopularité du régent venait en aide aux réclamations de Gouge. Si l'on racontait les courses aventureuses, les pillages de ses troupes, on pouvait leur donner pour excuse que les seigneurs français agissaient de la sorte et peut-être d'une façon pire.

Le Midi tremblait devant son armée.


Le Pape menacé

Le régent expédia en Provence des espions chargés de le renseigner sur la personne et les vues de Gouge. Ceux qui aperçurent le prétendant demeurèrent frappés de sa ressemblance avec le Roi Louis X. Du reste, chaque démarche, chaque complot du régent contre lui échouait fatalement. Le prince Charles de Navarre, qui gardait rancune au Dauphin de la trahison de Rouen, paraissait disposé à le traiter  en allié, sinon en parent. Cependant le Duc de Normandie écrivit au Pape pour le supplier de mettre sur pied toutes ses troupes, afin de tailler en pièces la Grande Compagnie; mais, préoccupé de sa sûreté personnelle, le Pape songeait bien davantage à se fortifier dans Avignon.

Alors le sénéchal de Provence leva des hommes, se mit en campagne et offrit le combat aux soldats du prétendant, à Saint-Etienne, sur les bords du Rhône. La bataille fut terrible, elle dura de l'aube à la nuit.


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 Sous les murs de Codolet

Jean de Vernay multiplia d'inutiles prodiges de valeur. Blessé en deux endroits, cerné par l'ennemi, il tenta de se percer de son épée, fut pris, chargé de fers et conduit en prison. Gouge réussit cette fois encore à sauver sa liberté, sa vie. Il s'enfuit à Codolet ; mais faute de vivres, avide d'ailleurs de prendre une éclatante revanche de la défaite de Saint-Étienne, il accepta le combat sous les murs même de Codolet. Malgré son courage et l'habileté de ses dispositions, il fut écrasé par cette force brutale qui s'appelle le nombre.
Entouré de cadavres, brisé de fatigue, blessé à la tête, il fut pris et conduit dans la même prison que Jean de Vernay. Au moment où croulaient toutes ses espérances, son regard chercha le seul être qu'il pût croire son ami : Zucco!

Mais Zucco avait disparu, il était mort aussi, peut-être, et le prétendant sentit ses yeux humides à la pensée que son page n'était plus.


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Robert Dupoux 15/05/2010 11:59



tres belle histoire de ce chevalier brigant de Codolet avec uen fin un peu tristounette !


merci, Fabrice, de nous l'avoir fait partager !