Un prétendant au trône de France dans la vallée du Rhône 1360

Publié le par Fabrice


Armes innocent VI


Les monarchies de toutes les époques virent des sujets mécontents, des cadets jaloux ou bien encore des ennemis aux abois soulever, contre le Souverain légitime, des compétiteurs obscurs.

Opposé au chevaleresque Jean Le Bon, un compétiteur inattendu, lequel dans l'entrechoquement des cuirasses et des haches d'armes, faisait revivre Jean Ier, fils posthume de Louis le Hutin.
Six mois après la mort de Louis le Hutin, alors que sa veuve, Clémence de Hongrie venait de donner le jour à l'enfant male connu dans l'Histoire sous le nom de JEAN Ier, un complot est ourdi par la famille du régent du Royaume pour faire périr le nouveau Roi.

Louis X, surnommé le Hutin, était mort le 5 juin 1316, laissant enceinte son épouse Clémence, fille du Roi Charles de Hongrie. Comme il n’avait pas d’autre héritier qu’une fille nommée Jeanne, née de sa première femme, son frère Philippe, Comte de Poitou, en qualité de plus proche parent mâle, fut nommé régent du royaume.

On décida également que si la Reine veuve mettait un fils au monde, l'oncle régnerait jusqu'à la majorité de celui-ci et que, dans le cas contraire, il serait Roi lui-même.

Le 15 novembre de la même année, la Reine donna naissance à un fils qu'on baptisa sous nom de JEAN, mais qui mourut une huitaine de jours après et fut enterré à Saint-Denis.
Le régent, proclamé aussitôt Roi de France et de Navarre, fut plus tard sacré comme tel.
Le chanoine de Saint-Victor, auteur contemporain d'une vie de Jean XXII, raconte que la Reine, à l'époque de ses couches, souffrait de la fièvre et que ceci fut cause de la prompte mort de son fils.


Jean I er Posthume


Au contraire, un autre récit rapporte l'Histoire suivante :


Quand le Roi Louis fut mort, les grands du royaume nommèrent deux barons pour la garde de la Reine, afin d'empêcher toute tromperie au moment de la naissance de l'entant dont elle était enceinte.
La Reine ayant mis au monde un fils, le pays entier fut dans l'allégresse : mais Mathilde, Comtesse d'Artois, qui était belle-mère du régent, éprouva un violent chagrin de voir le trône enlevé à son gendre.
Elle résolut dès lors d'attenter à la vie de l'enfant royal et elle répandit le bruit qu'il était faible et ne vivrait pas longtemps. Ceci fit naître des soupçons.


Or un jour que le petit Prince devait être montré au peuple, la Comtesse ayant réclamé l'honneur de le tenir dans ses mains, les deux Barons revêtirent l'enfant de la nourrice des ornements royaux et le remirent à Mathilde.

La belle mère du régent trouva moyen de faire tant de mal au prétendu héritier du trône, soit en le pressant outre mesure, soit en lui donnant du poison, qu'il mourut la nuit suivante.
Les Barons ne communiquèrent l'événement à personne, de peur d'exposer de nouveau la vie du véritable Roi. Mais, par de grandes promesses, ils déterminèrent la nourrice à l'élever comme son propre fils.
Cette nourrice s'appelait Marie et était d'une noble famille des environs de Crécy. Elle vivait avec ses frères et sa mère dans le château paternel, lorsqu'un Siennois, nommé Guccio di Mino di Gieri Baglioni, chargé en France des affaires de commerce de son oncle, avait fait connaissance de la jeune fille et l'avait épousée secrètement.
Quoiqu'elle fût devenue enceinte, les frères ne voulurent pas reconnaître le mariage. Ils forcèrent par de violentes menaces Guccio à s'éloigner et ils envoyèrent leur sœur faire ses couches aux environs de Paris, chez une abbesse leur parente, afin que personne ne connût le déshonneur de leur famille.
Toutefois, la chose s'ébruita et Marie fut choisie pour nourrice du Prince nouveau-né.


Après l'événement dont nous avons parlé plus haut, elle était retournée auprès de ses frères avec l'enfant Royal, qui passait pour son propre enfant et qui portait le même nom de baptême.
Bien que toute relation avec Guccio lui fût désormais interdite, celui-ci néanmoins voulait voir son fils et demandait qu'on le lui envoyât à Paris. Marie s'y refusa plusieurs années de suite.
Enfin, ne pouvant résister davantage aux instances de plus en plus vives de son époux, elle lui envoya l'enfant, âgé de neuf ans et demi. Guccio retint son prétendu fils et se hâta de le faire transporter à Sienne, où il fut élevé dans la maison du grand-père.
Quand il eut achevé son instruction aux écoles bourgeoises de la ville, il entra d'abord dans la corporation des tisseurs de laine. Plus tard, il s'occupa du commerce des fers et d'autres négoces.
Gianni di Guccio (il était connu sous ce nom à Sienne) vivait comme un honorable bourgeois.


En France, Marie et les deux Barons, retenus par la crainte des gouvernants, n'osaient rien dire de la substitution qui avait eu lieu : néanmoins le bruit que le Roi Jean vivait encore circulait parmi le peuple.
Enfin, au mois de juin 1345, Marie, près de mourir, envoya demander au couvent voisin son confesseur, qui était un ermite de la règle de saint Augustin, nommé Jordan, et lui ayant avoué le sort du Roi légitime, elle l'adjura de le chercher, de le faire connaître et elle lui remit son testament à l'appui de sa déclaration. Marie mourut bientôt après.

Le père Jordan craignait de se mettre en danger, lui et son ordre, et il ne fit aucune recherche jusqu'à ce qu'il ait appris que Guccio, le père, était mort
Or, quand il reçut cette nouvelle, voyant la France approcher de plus en plus de sa ruine par les victoires des Anglais, par les révoltes et les dissensions intestines et les maladies contagieuses, il crut reconnaître dans tous ces fléaux la vengeance divine qui châtiait le Royaume dont le véritable souverain vivait pauvre et inconnu dans une région étrangère. Sa conscience ne lui laissa plus de repos et il résolut de chercher le Roi que Dieu avait certainement prédestiné, d'une manière miraculeuse, à rétablir la paix dans son pays.
Mais Jordan était vieux et faible. Il confia donc le testament de Marie à un autre frère, nommé Antoine, lequel avait été plusieurs fois en Italie et qui partit effectivement de France, au mois de juillet 1354.


Déjà le nouvel envoyé était arrivé à Porto-Venere, port très-fréquenté de la côte de Gênes, lorsqu'il fut atteint d'une grave maladie. Antoine avait précédemment entendu parler de la merveilleuse réintégration de Rienzo à Rome, en qualité de sénateur et il le tenait pour un homme appelé de Dieu à de grandes choses. Il lui donna donc avis de sa mission, lui envoya le testament et le conjura de mettre tout en œuvre pour découvrir le prétendu fils de Guccio.
Ce message arriva à Rome le 17 septembre. Cola répondit qu'on lui avait déjà parlé à Avignon de l'échange clandestin de l'héritier de la couronne de France et qu'il allait aussitôt faire commencer toutes les recherches possibles.
Il expédia promptement à Sienne, un envoyé, qui trouva Gianni di Guccio et l'invita à se rendre à Rome.
Gianni se mit en route. Il arriva à Rome, descendit dans une auberge située sur le campo de Fiore et alla immédiatement trouver Cola au Capitole.
Le tribun le prit à part, l'interrogea sur sa destinée, puis, voyant que tout concordait avec le récit d'Antoine, il se jeta aux pieds de Gianni et, après lui avoir révélé le secret de son origine, il le salua Roi de France.

Cola lui conseilla de tenir provisoirement la chose secrète, lui disant : « qu'il allait prier le Pape, l'Empereur et les autres Princes de la Chrétienté d'envoyer à Rome deux fondés de pouvoir pour une grande assemblée " dans laquelle, la naissance et les droits de Gianni seraient proclamés".


Le Pape et les autres souverains devaient, en outre, sommer le chef actuel de la France de rendre le trône au maître légitime ou réintégrer celui-ci par la force.
Avignon « était la tête du monde et il lui convenait d'examiner les droits de chaque souveraineté et de détruire l'injustice dans le royaume de France».
Le lendemain, il rendit à Gianni beaucoup d'honneurs, puis il lui donna une double copie du document relatif à sa naissance. Il ne confia même son secret à personne, excepté au frère dominicain Bartolomeo Mino, son confesseur, connu pour sa piété. Celui-ci lui conseilla de se taire et d'attendre le moment favorable, que le ciel saurait bien envoyer.


Deux années s'écoulèrent ainsi, lorsque, le 9 octobre 1356, la nouvelle arriva à Sienne de la défaite des Français auprès de Poitiers, de la prise du Roi Jean par les Anglais et de la captivité des principaux Princes et Seigneurs du Royaume.
Bartolomeo était précisément alors au milieu d'une réunion de bourgeois et de nobles, qui tous s'étonnaient du malheureux destin de la famille royale de France, autrefois si brillante, et maintenant précipitée de malheur en malheur depuis quelques années et menacée d'une ruine complète.
Tout à coup, le frère dominicain se lève, remercie Dieu et dit que les droits du légitime Souverain commencent à être reconnus. Pressé par les assistants, il leur raconte l'histoire de leur concitoyen, leur montre une copie du testament de Marie et plusieurs nobles et négociants de l'assemblée, qui avaient été en France, se rappellent y avoir entendu dire quelque chose de semblable.
Le lendemain, la ville entière fut instruite de ce qui s'était dit dans la réunion : de toutes parts on souhaitait bon succès à Gianni et l'on félicitait Sienne d'avoir élevé dans ses murs un Roi de France.


Gianni nia d'abord la vérité du fait : mais des renseignements conformes au récit de Fra Bartolomeo arrivèrent de divers côtés. On résolut alors, dans le grand conseil de la ville, d'aider Gianni de toutes manières et six des principaux habitants furent choisis pour lui servir de conseillers, pour travailler à faire reconnaître ses droits à l'étranger, selon qu'ils le jugeraient à propos, des messagers et des lettres.
Ces conseillers résolurent de communiquer l'affaire au Pape et à l'Empereur, aux Rois de Naples, de Hongrie, d'Angleterre et de Navarre.

Les conseillers de Guccio le firent conduire pour sa sûreté personnelle dans une place forte, où on lui rendit les honneurs Royaux et ils se chargèrent de poursuivre activement les autres mesures prises pour le faire reconnaître.
Mais alors c'étaient surtout les Siennois et les Florentins qui faisaient le commerce de l'Italie avec la France. Or, les négociants de Sienne, alarmés pour leurs intérêts et craignant de les compromettre s'ils soutenaient le prétendant à la couronne du royaume très-chrétien, surent prendre le dessus dans le pouvoir municipal. Les conseillers furent destitués de leur office et Guccio abandonné à son sort.


Celui-ci, qui portait dans la ville le surnom de Ré Giannino, crut ne plus pouvoir reprendre son premier état, depuis que le bruit de sa naissance était généralement répandu et il s'appliqua lui même à faire valoir ses droits avec d'autant plus d'ardeur qu'on lui envoyait de divers côtés des offres de secours.
Le roi de Hongrie, Louis Ier, neveu de Clémence, Reine de France, répondit à Gianni comme au Roi légitime. Toutefois, il ne put lui prêter pour le moment un concours actif, parce qu'il était à la veille d'une guerre avec les Russes et les Vénitiens.
Le frère du roi de Navarre (celui-ci était alors prisonnier) se montra pareillement disposé à seconder Gianni et fit des recherches sur son compte.
Au contraire, les envoyés n'osèrent pas même remplir leur message auprès du Pape et des autres Princes.


Le prétendant se mit aussi en relation avec la Grande Compagnie, alors commandée par le comte de Landau et cette armée se déclara prête à le soutenir dans une tentative sur la France.

Dans sa lettre, adressée à tous les rois, prélats, princes, ducs, comtes, barons, à toutes les villes et à leurs autorités, le roi de Hongrie déclare solennellement qu'il reconnaît la légitimité de Gianni et que des recherches exactes lui ont confirmé la vérité de toutes les allégations du prétendant. Il prie donc tout le monde, au nom de l'amitié qu'on a pour sa personne, d'aider dans l'exécution de ses desseins le seigneur Jean et il assure que lui, Roi de Hongrie, regardera tout ce qui aura été accompli pour le véritable souverain de la France comme ayant été fait pour le bien de sa couronne et de son frère le plus cher.


avignon


Guccio, poursuivit son entreprise suivant le conseil de ses amis ; il voulut d'abord visiter le Pape. Le 31 mars 1360, il quitta Sienne pour la dernière fois et se rendit par Gènes et Nice à Avignon.
Il n'y vit pas le Pape en personne : toutefois, il sut se concilier quelques cardinaux et prélats de la cour pontificale.

Plusieurs villes de France et un certain nombre de seigneurs entrèrent en relation avec lui. Il fit même un traité avec les bandes de mercenaires restées sans emploi depuis la paix avec l'Angleterre et qui parcouraient le pays en le rançonnant.


Chateau de Codolet 2


Ils s'emparèrent du Château de Codolet, qu'ils surprirent. Ils y firent un butin inestimable et y commirent les plus effroyables désordres, en pillant, tuant, violant, mettant le feu partout. Ils y laissèrent « une forte garnison, dont le Chef se nomma lui-même, " l'Ami de Dieu et l'Ennemi de tout le monde."
Ils faisaient tous les jours des détachements qui se répandaient des deux côtés du Rhône et paraissaient à toute heure aux environs d'Avignon et jusqu'aux portes.
Les plus embarrassés étaient le Pape et les Cardinaux qui se voyaient à la merci de ces scélérats.

Le Pape publia une Croisade contre eux, quantité de gens s'enrôlèrent et le Cardinal d'Ostie fut choisi pour en être le Chef. Il assembla son Armée sous Carpentras, mais ceux qui étaient venus pour y servir, voyant qu'on ne leur donnait pour solde que des Indulgences, se lassèrent bientôt du service. Ils désertèrent presque tous ; les uns allèrent prendre parti en Lombardie, où le Marquis de Montferrat faisait la guerre aux Seigneurs de Milan ; les autres retournèrent en leur pays et plusieurs se joignirent aux Compagnies

Le Pape se trouvant dans un extrême danger, pria le Marquis de Montferrat de venir à Avignon. Il s'y rendit et convint avec le Pape, moyennant une grosse somme d'argent, d'engager les Compagnies à servir sous lui en Italie contre les Seigneurs de Milan.
Ce Marquis leur en fit la proposition, leur offrit une partie de la somme qu'il avait reçue, leur promit qu'ils trouveraient de quoi se dédommager dans le Milanais de ce qu'ils laissaient en France, où il n'y avait plus guères à piller et les persuada de le suivre : mais ils ne voulurent point partir tant que le Pape ne leur eût donné l'absolution de toutes leurs pilleries et ils l'obtinrent.


Enfin, à la demande simultanée du Pape, vivement pressé par ces Compagnies de Brigands et du Roi de France, qui avait mis sa tète à prix, Joannino, fils supposé de Guccio fut arrêté, le 7 janvier 1361, dans la forteresse de Codolet, par Mateo di Gesualdo, sénéchal Provence.


Innocent VI


On trouve dans le "Thesaurus novus anecdolorum" de Martène une lettre datée d'Avignon, le seizième des calendes de mars de l'année 1361 et adressée par le Pape Innocent VI à Louis de Tarente, Roi de Naples et à la Reine Jeanne, sa femme Comtesse de Provence.

Dans cette lettre, le Pape annonce qu'un certain homme, nommé Jean Guccio natif de Sienne, ayant eu la téméraire audace de se proclamer Roi de France, s'est mis à la tête d'un grand nombre d'hommes armés et a nommé pour son lieutenant général JEAN de VERNAY, chevalier anglais, que ce dernier, après s'être emparé du Château de Codolet situé près d'Avignon, a été pris par les troupes du roi Jean II et que, peu de temps après, Jean Guccio a été lui-même fait prisonnier par Mathias de Gisaldo, sénéchal de Provence.


Le Pape engage le roi et la Reine de Naples, à raison du lien de consanguinité qui les unit au Roi de France, à avoir égard à la demande de ce prince et à faire en conséquence :

« Détenir sous une sûre garde ce brigand déposé dans les prisons du comté de Provence, de manière que la tranquillité du Royaume de France ne puisse pas être troublée. »
On ne trouve nulle part ce qu'il devint, non plus que l'Anglais.


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